
Michel,
J’espĂšre que tu vas bien. Je t’ai si souvent posĂ© cette question, et tu l’as si souvent lu comme une formule de politesse. J’aurai voulu que tu la vois comme je la voyais, comme une question essentielle dont je voulais absolument connaĂźtre la rĂ©ponse. Tout comme on demande « ça va? » plusieurs fois par jour, sans attendre vraiment la rĂ©ponse, tu n’as jamais rĂ©pondu Ă cette interrogation.Â
Pourtant, j’aurai vraiment aimĂ© savoir si tu Ă©tais heureux. Tu nous appelais quand nous passions NoĂ«l avec BĂ©a, le 25 au matin, pour partager un peu de notre joie. Tu aurais probablement aimĂ© ĂȘtre avec nous, mais tu ne l’as jamais dit. Et comme tu ne l’as jamais dit, j’ai trĂšs longtemps cru que ce coup de fil Ă©tait ta maniĂšre de t’acquitter de ton devoir. Je viens de comprendre que si tu nous appelais, c’Ă©tait pour toi-mĂȘme et que si BĂ©a insistait autant pour que nous dĂ©crochions le tĂ©lĂ©phone, c’est parce qu’elle savait ce que ça faisait d’ĂȘtre un parent Ă NoĂ«l. J’espĂšre que tu partageais notre joie, alors, que tu Ă©tais heureux.
Je dĂ©teste les lettres aux personnes mortes. Je n’ai pas le moindre doute que tu as disparu le jour oĂč tu es mort, que ce qui repose dans ce cercueil n’est rien, un corps, moins peut-ĂȘtre, une pierre seulement maintenant. Je me souviens de la main d’Alexis, mon si petit frstĂšre, dans la mienne, Alexis qui me disait en regardant passer le cercueil de son pĂšre, combien il trouvait bizarre que tu tiennes tout entier dans cette petite boĂźte. J’ai ravalĂ© un sanglot et je lui ai dit, c’est normal, ton pĂšre ne tient pas dans une boĂźte, il n’y a que son corps ici, lui, il a disparu quand il est mort. Il Ă©tait beaucoup plus grand que ça, il Ă©tait et sera tout ce qu’il reprĂ©sente pour toi, pour nous, tout ce qu’il t’a appris, des souvenirs, des gestes d’amours. Alexis m’avait regardĂ© avec des yeux sĂ©rieux d’enfant en deuil et avait hochĂ© la tĂȘte en repartant en sautillant gauchement vers ta tombe.
Quand j’essaye de me souvenir Ă quoi tu ressemblais au moment de disparaĂźtre, l’image est assez flou. Je t’avais vu quelques semaines auparavant. Tu avais vieilli. Tu avais des cheveux blancs et ton ventre tendait ton polo. Quand je ferme les yeux et que je convoque ton image, c’est toi plus jeune qui apparaĂźt, entourĂ© d’une ribambelle de souvenirs, de sons, de bruits, d’Ă©clats de voix, de lumiĂšres, de vues depuis des fenĂȘtres disparues dĂ©sormais. Je lis encore dans le souvenir de tes yeux ton incomprĂ©hension, parfois, face Ă ce que je devenais, de la tendresse, toujours, des regrets Ă©ventuellement.
Cette annĂ©e, BĂ©a Ă©tait assise dans un fauteuil, j’ai pris une photo et pour la premiĂšre fois, je lui ai trouvĂ© un air de ressemblance avec l’image que j’ai de sa mĂšre, que je n’ai pas, ou si peu, connue. Je me souviens d’une prĂ©sence imposante mais de rien d’autre. J’ai tournĂ© la tĂȘte vers Robin, le fils d’Ămilie, et je me suis demandĂ© si lui aussi aurait un souvenir de toi, de son grand-pĂšre, diffus, fait de questions non posĂ©es et de rĂ©ponses non fournies. Si ta prĂ©sence se ferait sentir dans sa vie, ou si tu ne serais qu’une vieille photo dans un album. Personne n’a voulu charger ce pauvre gamin avec un bagage trop lourd pour lui, mais il porte ton deuxiĂšme prĂ©nom, comme une marque de naissance.Â
Moi, je porte ta sĂ©cheresse comme un masque, que j’essaye de retirer parfois, pour montrer Ă mes proches combien je les aime. Mais j’ai souvent peur de dĂ©couvrir que mon visage dessous a fondu, que je suis devenu aussi dur que tu pouvais l’ĂȘtre et je n’arrive qu’Ă blesser ceux que je voudrais serrer dans mes bras. J’aurai tellement besoin de tes rĂ©ponses, pas pour les suivre, mais pour trouver les miennes.
Parce que finalement, c’est ce que je retiens de toi, ce qui m’a le plus impressionnĂ© quand je l’ai enfin compris. Ton absence m’a libĂ©rĂ©, finalement.