Le grand enfant

– De toute façons, tu as vingt ans et quelques, toi.
– Bah, plus vraiment, R., tu sais que j’ai 30 ans?
– Vraiment?
– Vraiment.
– Mais alors, quand est-ce que tu vas te dĂ©cider Ă  grandir?
– Ah. Mais R., j’ai dĂ©cidĂ© de ne pas grandir.
– (sceptique)

Alors, c’est comme ça qu’on me voit finalement, ici. Je suis le gars sympa, un peu simple, immature. ça fait deux semaines et je ne m’en suis toujours pas remis. Nous Ă©tions dans un gymnase, lors de mon dernier tournois de volley. R. est l’un des meilleurs joueurs de mon Ă©quipe, c’est aussi notre aĂźnĂ©. Et ses paroles me touchent d’autant plus que je sais qu’il a connu la douleur, la vraie, et que s’il est encore en vie, il le doit Ă  une extraordinaire force intĂ©rieure, on peut la deviner sous ses silences et ses gestes brusques. R. est un survivant. Mais moi aussi. Chaque jour vĂ©cu est une victoire. Il ne sait pas d’oĂč je viens et ce par quoi je suis passĂ©. Il ne voit que ce que je montre, encore moins peut-ĂȘtre puisqu’il ne comprends que ce que je suis capable d’exprimer en anglais.

Dans le mĂ©tro en rentrant chez moi ce soir, je me demandais si j’avais fait tout ce chemin pour ça. Je ne les ai pas inventĂ©s, cet enfant trop sĂ©rieux que j’Ă©tais, cet adolescent rigide, ce jeune adulte obligĂ© de se confronter Ă  l’idĂ©e de la mort. J’ai enterrĂ© mon pĂšre et acceptĂ© ma faillibilitĂ©, j’ai appris Ă  Ă©couter les autres et Ă  reconnaĂźtre leur importance dans ma vie, je me suis engagĂ© politiquement, j’ai appris Ă  souffler doucement pour dompter mes angoisses. La vie n’a pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille mais j’essaye de rester ouvert, comme un livre, pas comme une maison abandonnĂ©e. Ouvert au moment. Avec une volontĂ© de lĂ©gstĂšretĂ©. Mais dans les yeux de R. ne se reflĂšte qu’une absence de substance. Et ça me surprend, et ça me blesse. Parce que j’ai tellement peur que ce soit vrai.

Dans mon dernier rĂȘve, je suis dans un immeuble de bureaux, chic, comme un croisement entre la DĂ©fense et le Carrousel du Louvre. Pendant que mon amie va discuter avec NapolĂ©on, je dĂ©cide d’aller trouver une table pour manger mon dĂ©jeuner. Je trouve une place et sors mon Tupperware, avant de me faire interpeller, en anglais, par ma voisine, une sĂ©duisante cadre Noire en tailleur-pantalon. Elle me dit, soutenue par son voisin, que vraiment, non, n’est pas possible et que vraiment, je ne peux pas faire ça, c’est un endroit correct ici. Elle conclut pendant que je remballe mon couscous, penaud, que, vraiment, qu’est-ce que l’argent ne peut pas acheter d’autre non plus, si ça ne lui assure dĂ©jĂ  pas la tranquilitĂ©.

Je retrouve ma soeur Émilie, et je lui raconte, et on est tous les deux estomaquĂ©s. Nous sommes assis par terre et je remarque un mouvement dans le coin extĂ©rieur de mon oeil droit. Je tourne la tĂȘte pour voir un monstrueux chien, un lĂ©vrier Ă  poils longs miteux, avec les yeux blancs de cataracte et une langue qui pend hors d’une bouche baveuse. Il ne vient pas vers moi, d’ailleurs il ne m’a pas vu et tourne Ă  droite avant que j’ai le temps de me remettre de ma frayeur. Je me tourne vers Émilie, on rigole d’avoir eu peur et de la gauche cette fois, vient un autre chien, le poil vif, qu’Émilie prends dans ses bras pour partager un cĂąlin d’une tendresse infinie, en frottant sa face dans le poil si doux.

Je me rĂ©veille en me demandant pourquoi mon chien Ă  moi, le premier, Ă©tait si horrible, et pourquoi le sien Ă©tait si beau et bon. J’essaye de me rappeler mon chien, le seul vraiment, celui que mes parents avaient avant leur divorce et qu’ils avaient prĂ©nommĂ©… Love. Mon coeur manque un battement quand mon rĂȘve se dĂ©ploie devant moi et qu’il s’Ă©claire de l’intĂ©rieur Ă  la lumiĂšre de cette rĂ©vĂ©lation. C’est l’amour, Love en anglais, qui ne peut pas s’acheter, tout comme ne peut s’acheter la paix, tant pis pour ma femme d’affaire aigrie. Et c’est l’amour qui survient dans mon champ de vision, qui me fait peur et qui disparait avant que j’ai eu le temps d’en rire.

Ma soeur a su le saisir, elle, elle l’a embrassĂ©, elle a saisi l’amour Ă  pleines mains et se rĂ©chauffe Ă  son contact. Je ne sais pas ce que c’est qu’ĂȘtre adulte. Je sais que ce n’est pas avoir une vie rangĂ©e, sinon nous ne serions pas beaucoup Ă  pouvoir nous considĂ©rer comme des grandes personnes. C’est certainement ne pas avoir peur de ses sentiments, en rire et savoir se laisser conduire par notre coeur, avoir comme unique destination l’amour. Peut-ĂȘtre s’Ă©merveiller. Comme un enfant, mieux qu’un enfant. Sans peurs.